Le Génie de l'anglicanisme

« Le génie de l'anglicanisme est de concilier des accents théologiques différents »

Les débats sur l'ordination de femmes évêques et de prêtres homosexuels reposent la question de l'identité anglicane, caractérisée par ses capacités inclusives

3/12/09 - 16 H 00- Mis à jour le 3/12/09 - 09 H 07

http://www.la-croix.com/Religion/Spiritualite/Le-genie-de-l-anglicanisme-est-de-concilier-des-accents-theologiques-differents-_NG_-2009-12-03-569760

 

Chanoine John GIBAUT
Théologien anglican canadien
Directeur de Foi et constitution au Conseil oecuménique des Églises

La Croix : Quelles sont les caractéristiques de la théologie anglicane ?

Chanoine John Gibaut : Il n'existe pas de «théologie anglicane» à proprement parler. À la différence du calvinisme ou du catholicisme, l'anglicanisme ne se fonde pas sur une doctrine spécifique. Au moment de la Réforme, il y a bien les 39 articles de religion, mais ce ne sont que quelques pages.

Au XVIe siècle, ce qui dessine la théologie anglicane, c'est le Livre de la prière commune, le Book of Common Prayer. Je parlerais plutôt d'une méthodologie anglicane, fondée sur la pensée d'un théologien du XVIe siècle, en quelque sorte notre Thomas d'Aquin, Richard Hooker (1554-1600). Pour lui, les trois piliers sont les Écritures, la Tradition (en particulier les Pères de l'Église) et la raison.

Depuis Hooker, pour fonder la théologie, certains mettent l'accent sur les Écritures (comme les anglicans évangéliques), d'autres sur la Tradition (comme les anglo-catholiques), d'autres sur la raison. Autrement dit, ce qui caractérise l'identité de l'anglicanisme, c'est le génie dont il fait preuve pour concilier des accents théologiques différents. Dans un même diocèse, on verra les anglicans évangéliques ( Low Church, plus proches des protestants) et les anglo-catholiques ( High Church, très attachés à la tradition et à la liturgie) utiliser les mêmes sacrements, mais avec des spécificités différentes. Par exemple, chez les anglo-catholiques, vous trouverez les dévotions eucharistiques, inimaginables chez les évangéliques.

 

La constitution Anglicanorum coetibus souligne les « trésors spirituels » de la tradition anglicane. Quels sont-ils ?

Notre spiritualité est avant tout liturgique. La place de la liturgie dans l'anglicanisme est comparable, selon moi, à celle de l'orthodoxie. Dans les cathédrales, on chante l'office divin chaque jour, matin et soir. Le grégorien est une caractéristique du christianisme occidental, mais il y a une autre façon de chanter les psaumes, ce sont les hymnes de la tradition anglicane, uniques au monde.

La spiritualité anglicane est toujours reliée à la lecture de la Bible. Elle est aussi eucharistique : les anglicans au XVIe siècle ont rejeté la doctrine de la transsubstantiation, mais ils affirment toujours la foi en la présence réelle. Simplement, ils n'ont pas de termes officiels pour définir cette présence, cela reste « un mystère ».

Pour eux, on ne peut pas obliger les fidèles à ce qui n'est pas écrit dans la Bible. La Vierge Marie, par exemple, a une place énorme dans l'anglicanisme : nous avons gardé toutes les fêtes mariales, mais, le 8 décembre, nous fêtons simplement la conception de Marie - et non son Immaculée Conception.

Pour moi, la présence d'un clergé marié donne aussi une tonalité différente au niveau pastoral : la culture familiale influence la façon de vivre la prêtrise, même s'il s'agit toujours d'une vocation sacramentelle.

 

Quels sont les grands courants de la pensée anglicane ?

L'anglicanisme est très complexe. Il y a non seulement des tensions entre différents courants - libéraux, conservateurs, évangéliques, anglo-catholiques -, mais, au sein d'une même tradition, le débat sur l'ordination de femmes évêques ou d'homosexuels fait apparaître de nouvelles lignes de fracture : ainsi, chez les anglicans évangéliques, certains, au nom de la Bible, refusent les prêtres homosexuels ; d'autres, au nom de leur engagement missionnaire, affirment au contraire qu'il faut trouver à ceux-ci une place dans l'Église.

Il faut comprendre que notre Communion est fondée sur un accord et non sur une règle : les anglicans sont unis parce qu'ils veulent faire des choses ensemble, mais il n'y a pas de droit canonique universel pour régler les questions en débat.

Cependant, y a-t-il des limites à notre inclusivité ? Qui décide ? Et en se fondant sur quelles autorités doctrinales ? Autant de questions que nous avons posées sans les résoudre au XVIe siècle, en faisant le choix d'une certaine souplesse. Les schismes dans notre histoire sont d'ailleurs très rares.

Nous sommes en train d'élaborer une Alliance anglicane mondiale (le Covenant). Certains souhaiteraient un rôle plus important de l'archevêque de Cantorbéry et des décisions dotées d'une autorité canonique. Nous ne voulons pas d'un pape à Cantorbéry. S'il a une autorité spirituelle, comme symbole de notre communion, il n'a pas d'autorité canonique sur les autres évêques. La grande question qui se pose actuellement est ecclésiologique : quelles sont la nature et la mission de l'Église ?

Recueilli par Céline HOYEAU